Atelier sur les communs, l'appel à communs et le CAT (Communs d'Accompagnement des Transitions)

Compte-rendu de l’atelier du 5 juin 2026 donné par Pascal Bitsch (sociétaire)

Intervention de Pascal

1. Définition et histoire des communs

Pascal commence par poser le cadre historique et conceptuel des communs, qu’il présente comme le premier modèle économique de l’humanité, dominant en Europe jusqu’aux 15ᵉ-16ᵉ siècles. Il distingue deux notions importantes :

  • Le bien commun : la ressource gérée collectivement (forêt, pré, système d’irrigation, terres communes sans clôture).
  • Le commun : la triade communauté – gouvernance – ressource, théorisée par Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie. Ni le secteur public ni le privé ne s’étaient intéressés auparavant à cette forme d’organisation économique.

Pascal évoque la tragédie des communs au 16ᵉ siècle, moment où la bourgeoisie urbaine, par corruption, a commencé à accaparer les terres communes en y posant des clôtures. Cela a provoqué des mouvements populaires de résistance, durement réprimés, notamment via l’Inquisition et la chasse aux sorcières, qu’il analyse comme une forme d’élimination de boucs émissaires sur fond de tensions socio-économiques.

Aujourd’hui, en droit français, les communs historiques subsistent de manière résiduelle : un arrêté de cour récent et une loi sur l’économie sociale et solidaire en maintiennent l’existence, mais interdisent la création de nouveaux communs physiques territoriaux. En revanche, les communs numériques émergent librement (logiciels open source, données ouvertes comme data.gouv.fr).

2. Les appels à communs de l’ADEME

Pascal détaille son expérience avec les appels à communs de l’ADEME :

  • Première réponse en 2021 avec « Les Jardiniers du Nous » : refusée, jugée intéressante mais immature sur le plan budgétaire et communautaire.
  • Deuxième réponse en 2023 (appel « Résilience et sobriété des territoires ») avec le CAT (Communs d’Accompagnement des Transitions): beaucoup plus mûre, née de la rencontre d’une douzaine de facilitateurs en intelligence collective, lassés d’être mis en concurrence par les appels d’offres publics alors qu’ils aspirent à coopérer.

Un appel à communs n’est pas un appel à projets classique. L’ADEME y intègre une dimension d’accompagnement et de cartographie des acteurs (via un graphe de type wiki sémantique), mais avec des ressources humaines limitées. L’ADEME co-construit les défis thématiques en amont avec la communauté des acteurs de transition, ce qui distingue cette démarche d’un appel d’offres descendant.

Pascal souligne que l’ADEME est actuellement sur la sellette, avec des réformes visant à rattacher ses directions régionales aux préfectures.

Par ailleurs, un autre modèle est évoqué : l’appel à communs du Conseil départemental du Gard, où des acteurs comme Antoine R. ont été impliqués comme accompagnateurs techniques.

3. Le Commun d’Accompagnement des Transitions (CAT)

Le CAT regroupe une douzaine de facilitateurs qui cherchent à résoudre une contradiction majeure : comment des experts de la transition, contraints par leur modèle économique à la rétention d’information, peuvent-ils contribuer à un commun ouvert de la connaissance sans perdre leur avantage concurrentiel ?

Les objectifs du CAT :

  • Accélérer la bascule de transition vers un paradigme résilient, sobre et régénératif.
  • Ouvrir les portes de la connaissance : contribution ouverte aux ressources, compétences, savoirs.
  • Travailler sur un modèle économique en sortie de commun, inspiré par Laurent Marseault et l’écosystème de la robustesse.

Concrètement, le CAT propose :

  • Une quinzaine de formats de dialogue (cercles, facilitation) documentés sous forme de livre blanc et de fiches téléchargeables sur le site commun-accompagnement-transitions.org.
  • Une réflexion de fond sur les blocages systémiques : pourquoi les acteurs territoriaux n’avancent pas ? Pascal parle de question méta-relationnelle à poser dans les accompagnements, c’est-à-dire interroger la nature des relations entre acteurs.
  • Un travail sur l’intelligence collective stigmergique, qu’il définit comme une intelligence collective systémique inconsciente d’elle-même mais très efficace.

Le modèle économique en sortie de commun (illustration) : un expert partage des compétences de niveau 1 à 4 dans un commun ouvert, mais les acteurs ayant besoin du niveau 5 (expertise incarnée de haut niveau) feront naturellement appel à lui. C’est à la fois un investissement en R&D et en marketing.

4. Le numérique et la « pirogue cybernumérique »

Pascal identifie des freins numériques majeurs dans l’écosystème des transitions :

  • Aucune plateforme ne propose d’interface aidant à la clarification des synthèses issues de l’intelligence collective.
  • Il y a un défaut d’écoute des besoins des acteurs de terrain par les concepteurs d’outils.

Il voit dans Reconnexion un espace privilégié pour créer des dialogues entre concepteurs et usagers, afin de faire émerger une « pépinière d’applications nouvelles » adaptées.

Sur l’IA, il distingue deux bulles spéculatives actuelles : la bulle militaro-industrielle et la bulle de l’IA, qu’il qualifie de plus grande bulle numérique de l’histoire. Face à cela, il défend une approche alternative :

  • Une deuxième génération d’IA, locale, sobre, open source, tournant sur des machines modestes (PC, tablette) avec souveraineté sur les données.
  • Des acteurs comme Zeon Systems travaillent sur cette sobriété énergétique.

Il introduit un concept de recherche très récent : les IA méta-relationnelles, inspirées des civilisations non anthropocentriques comme les Guarani du Brésil. Ces civilisations fonctionnent sur le mode méta-relationnel (comment suis-je en relation avec moi-même, avec les autres, avec l’environnement ?). Des chercheurs de l’Université de Victoria (Canada) ont développé des agents de dialogue IA qui ne répondent pas aux questions mais reflètent les biais cognitifs et les écarts de langage par rapport aux intentions affichées. C’est une piste pour l’accompagnement à l’intelligence collective.

Questions et interventions des participants

Lien avec Reconnexion et l’appel à communs

L’équipe de Reconnexion explique son intuition fondatrice : ce qu’ils cherchent à faire (appeler les acteurs les plus larges possibles à créer des communs numériques) correspond exactement à un appel à communs. L’intérêt est double :

  • C’est cohérent avec leur raison d’être.
  • C’est parlant pour des mécènes : financer un appel à communs produisant 5 à 10 applications concrètes est plus tangible que financer une structure.

Les défis identifiés :

  • Changement d’échelle : Reconnexion n’a pas encore la taille critique pour porter un tel dispositif.
  • Modèle économique : pas de budget de type ADEME (400K€ à 1M€). Piste du co-financement entre acteurs.
  • L’idée de lancer un premier prototype d’appel à communs, modeste, pour tester et apprendre, est avancée.

Convergence avec le projet Écho (Thierry)

Thierry, membre du Mouvement Écho, partage les résonances avec son propre projet :

  • Créer un espace sanctuarisé de connaissances fiables, validées (ex. par blockchain), pour lutter contre les biais de l’IA.
  • Travailler la dimension relationnelle : « On est plus prompts à la colère qu’au pardon », d’où l’importance de soigner le lien humain.
  • Leur modèle combine flux marchands et non marchands, avec une forte valorisation du temps et des contributions bénévoles.
  • Leur public cible est les 18-35 ans, notamment les classes populaires, via une série télé qui expose des initiatives de transition positives et réconcilie avec la science.
  • Lien personnel avec la culture Guarani, rencontrée il y a un mois, et volonté de créer des ponts avec l’université locale.

Réflexions sur le modèle économique et la reconnaissance

Un participant évoque les Open Badges et les démarches de reconnaissance non monétaire des contributions, déjà avancées dans certaines régions (Île-de-France, Normandie).

La discussion dérive sur la monnaie : une participante parle de « débutance » plutôt que de finance, de la possibilité de forger de nouvelles monnaies, de travailler sur les infrastructures monétaires, en s’inscrivant dans la créativité citoyenne post-2008. Pascal évoque l’émergence de concepts de monnaies régénératives et le besoin de pédagogie monétaire.

Alerte sur l’IA et la cognition

Thierry cite le philosophe Dominique Bourg et le phénomène d’exosomatisation cognitive : une professionnelle utilisant intensivement l’IA a constaté en six mois une perte de réflexes et de capacités propres. Il rappelle que l’IA est un algorithme, pas une intelligence, et plaide pour un usage avec discernement au service du bien commun, sans s’y aliéner.

Projet de centralisation des connaissances

Un participant présente son projet Métadoxa : recenser et cartographier tous les modèles qui marchent dans différents domaines de la transition, pour offrir une vision d’ensemble cohérente et éviter que chacun « réinvente la roue dans son coin ».